Les nouveaux érudits

« La culture, c’est ce qui demeure dans l’homme lorsqu’il a tout oublié. » On ne va pas polémiquer sur qui a eu réellement cette pensée. André Malraux ? Edouard Herriot ou encore Kierkegaard ?
Pendant combien de temps cette citation aura-t-elle encore un sens ? Depuis l’utilisation de l’informatique et par voie de conséquence des PC et téléphones mobiles nous sommes en train de transformer la culture en capacité d’accès immédiat à l’information. Ici je cible particulièrement le téléphone mobile puisqu’il est capable d’exécuter toutes les fonctions possibles et imaginables. Pour ma part cette invention tout utile qu’elle soit est crispante. Elle se mêle de tout.
Autrefois, dans une conversation, quelqu’un pouvait dire : « Je crois que c’est Malraux qui… » et il fallait soit savoir, soit reconnaître qu’on ne savait pas, soit laisser la question ouverte. Aujourd’hui, le silence ne dure presque plus. Un téléphone apparaît, quelques secondes de recherche, et l’incertitude est immédiatement comblée. Celui qui ne savait pas devient soudain celui qui « sait » et pour les autres il y a nécessité de s’intégrer dans ce savoir. Apparaissent alors les surenchères. Pour cela, on va décortiquer Malraux sans s’occuper de la pertinence ou du hors sujet de ce que le téléphone relate. Ce qu’il faut c’est apprendre à l’autre.
Ce que le téléphone ne dit pas c’est que trouver une information n’est pas la même chose que posséder une connaissance.
Savoir que quelque chose existe est louable ; connaître quelque chose l’est aussi ; mais comprendre ce que raconte le téléphone implique un temps de réflexion, des rapprochements, des lectures, de la mémoire et parfois même de longues périodes où l’on reconnait de ne pas comprendre immédiatement.
Lors des conversations, de plus en plus, « c’est à celui qui dégaine le plus vite son portable » qui devient le maitre de cérémonie.
Il y a peu au restaurant voici ce que j’ai entendu ;
— « Tu savais que… ? »
— Téléphone. « Attends, je vérifie. »
— « Non, ce n’est pas ça, regarde… »
— Téléphone. « Moi j’ai trouvé autre chose. »
— « Et tu sais quel âge elle a ? »
— Téléphone. « 47 ans. »
— « Non, 46 ! »
— Téléphone.
On s’en fout non ?
Passionnant, voilà deux personnes qui, cinq minutes auparavant, ne savaient absolument rien de la question, mais qui ont désormais l’impression d’avoir participé à un colloque universitaire
La conversation n’est plus vraiment un échange de connaissances : elle devient une succession de vérifications. Le paradoxe est magnifique : plus nous avons accès au savoir, moins nous éprouvons le besoin de savoir. Pourquoi mémoriser puisque l’appareil mémorise pour nous ? Pourquoi réfléchir puisque la réponse est à trois secondes ? Pourquoi construire un raisonnement puisque l’on peut immédiatement produire une information qui donnera l’impression d’avoir raison ?
L’information donne alors une illusion de culture cependant La personne cultivée n’est pas nécessairement celle qui connaît le plus de faits. Elle est souvent celle qui sait mettre les faits en relation. Elle sait que tel écrivain appartient à telle époque, que telle idée vient de telle autre, que deux penseurs apparemment éloignés se répondent, qu’une découverte scientifique a bouleversé une certaine conception de l’homme. La culture est donc moins une accumulation qu’une architecture intérieure.
Dans ce système les banalités deviennent redoutables et l’importance qu’on leur accorde est quelques fois démesurée. N’avoir jamais lu une ligne de Montaigne, mais connaître la vie privée de William, prince de Galles est la nouvelle culture.
Bien sûr le téléphone portable est un outil efficace pour les étudiants et bien d’autres personnes. Le problème n’est donc pas directement le téléphone, c’est le rapport que nous entretenons avec lui. Nous avons inventé une machine qui peut répondre à presque toutes les questions, et nous risquons de devenir une civilisation qui ne sait plus très bien quelles questions méritent d’être posées.
La vraie culture commence peut-être précisément là où Google ne peut plus répondre.