Le temps de vivre, le temps de mourir


Dès notre plus jeune âge on nous apprend que les éléments qui composent notre monde sont au nombre de trois, l’eau, la terre, l’air. Mais n’en a-t-on pas omis un autre qui pour ma part est essentiel ? je veux parler du temps.
Le temps, parlons-en. Il est cet élément impalpable, visqueux, incolore, inodore, collant, qui s’immisce partout. C’est une glu inexorable, un élément qui colle aux basques de tout être vivant et même au monde minéral. Personne ne peut s’en dépêtrer. Cruel, il fait son œuvre comme bon lui semble lentement ou vite, mais il le fait avec application, détermination et jusqu’au bout. Le temps est une œuvre maléfique même dans nos moments heureux il est là, engoncé dans tous nos replis, tous nos creux et nous attend.
Combien de fois ai-je entendu : » ne perd pas de temps ». Par la force des choses Je n’ai jamais perdu mon temps parce que, collé en permanence à mes baskets et à ma peau comme pour vous d’ailleurs. Qu’est-ce que j’aurais aimé perdre mon temps ne serait-ce qu’une minute, histoire qu’il m’oublie pendant cette petite vie. Peut-être m’aurait-il lâché la bride définitivement et permis de voir, depuis ma jeunesse, le monde vieillir. Mais je n’ai pas eu cette chance au contraire puisqu’un jour, ouvrant une porte sur ma vie, j’ai vu mon horizon, là, tout proche, tellement proche qu’en tendant le bras j’aurais pu le toucher. Je réalisais ce jour là qu’une vie est bien vite consommée. La métamorphose des enfants témoigne de cette avance permanente et inéluctable de l’évolution des choses. Leurs traits se durcissent en même temps que le souvenir de leur jeunesse se grave dans nos esprits.
Alors on a voulu matérialiser ce temps. La pendule est venue égrener les secondes, les minutes, les heures. Si les hommes se satisfont de cette invention, ils n’en domptent pas pour autant le temps qui passe au contraire elle les affole démontrant que le temps est élastique et selon les attentes, les minutes peuvent être des heures et les heures des minutes. Je me rappelle que dans ma jeunesse les années scolaires ressemblaient à des siècles. L’avenir était un continent immense dont je ne distinguais pas les frontières. Puis, sans que je sache exactement quand, quelque chose a changé. Les années ont commencé à défiler plus vite. Nous commençons souvent à comprendre la vie au moment même où nous découvrons qu’elle est limitée. L’expérience arrive lentement tandis que les années s’accélèrent. Comme si le temps nous confiait ses secrets à mesure qu’il réduit le temps disponible pour les utiliser. Comme tout le monde, je m’ébahis toujours plus de la vitesse à laquelle les saisons se succèdent. Bien que l’homme ait inventé les pendules astronomiques, électroniques les plus complexes, les plus précises, il lui est impossible d’emprisonner voire de dompter la moindre seconde du temps qui passe et c’est là sa grande faiblesse. L’homme maitre des horloges oui, du temps, jamais. Et c’est finalement une bonne chose. Ce même temps qui nous vieillit donne aussi leur valeur aux choses. Si rien ne devait finir, rien ne serait vraiment précieux. Une amitié, un amour, un paysage aperçu un soir d’été, une conversation avec un parent âgé, un rire partagé entre amis : toutes ces choses nous touchent précisément parce qu’elles sont fragiles. Le temps, qui les menace, leur confère aussi leur éclat.
Le temps nous vieillit, certes. Il nous emporte lentement vers notre horizon. Mais il est la matière même dont nos vies sont faites. C’est ainsi qu’une vie est faite de successions de morts et nous gardons le souvenir de ces morts. Chaque minute qui nous éloigne de notre naissance nous rapproche aussi de tout ce que nous avons vécu. C’est peut-être là son paradoxe le plus profond : ce qui nous enlève quelque chose nous donne en même temps une histoire.
» le temps est le plus grand maître mais malheureusement il tue tous ses élèves », Bénigne Bossuet.
DS