

Nous qui sommes retraités depuis plusieurs années donc d’un âge avancé, qui sommes-nous en réalité ? Sommes-nous devenus des sages ? Des personnes exemplaires, pétries de bon sens ? L’idée est généreuse, elle apporte même un certain réconfort quand on regarde son propre déclin. Cependant les réponses à ces questions ne sont pas, loin de là, si enthousiasmantes. Si certaines personnes âgées acquièrent avec les années une bienveillance qui force l’admiration, d’autres avec l’évolution du temps révèlent une personnalité décevante. Avec l’âge, les masques tombent, comme tombe le rideau d’un théâtre quand la pièce est jouée. C’est la ‘’Comédie Humaine’’ de Balzac. Toute notre vie nous jouons le théâtre des civilisations, de la culture, de l’éducation. Toute notre vie nous paraissons avec plus ou moins de vérité dans notre jeu, mais nous paraissons. Alors l’âge nous rend à nos propres vérités, à nos propres certitudes, à notre propre animosité latente. Le temps agit comme un révélateur photographique. Il ne transforme pas les êtres ; il fait apparaître leur âme. L’homme généreux le demeure souvent jusqu’au bout. Le grincheux, lui, atteint une forme de perfection. Ses remarques deviennent plus acides, ses certitudes plus solides et son indulgence plus rare. La vieillesse possède un redoutable pouvoir : elle autorise beaucoup de choses. Les douleurs deviennent des arguments définitifs, l’expérience un brevet d’infaillibilité et les souvenirs des preuves irréfutables.
« Connais-toi toi-même » nous dit Socrate. Seulement les défauts peuvent nous échapper comme cette étrange forme d’égoïsme qu’on développe. Il n’est pas un égoïsme volontaire, mais un rétrécissement progressif du monde. Le ‘’ moi’’ prend la place du ‘’ nous’’ dans la narration tout ça parce que le temps nous use jusque dans notre sensibilité. Lors d’un décès combien de fois n’a-t-on entendu : « vaut mieux lui que moi ». C’est à la fois sincère et amusant mais lorsque l’on a vu disparaître des parents, des amis, des voisins, des collègues et parfois son propre conjoint, la mort perd une partie de son pouvoir d’effroi. Elle devient une visiteuse connue qui atténue sollicitude, pitié et compassion. « les hommes vieillissent rarement en corrigeant leurs défauts ; ils vieillissent surtout avec eux. Les rides se chargent simplement de les souligner. » disait La Bruyère.
Schopenhauer lui, dont l’optimisme n’était pas précisément la qualité dominante, remarquait que vieillir consiste moins à accumuler des années qu’à perdre progressivement des illusions. La formule est sévère, mais elle contient une part de vérité. Certains perdent leurs illusions sans perdre leur bonté. D’autres abandonnent les premières et emportent la seconde dans le même naufrage. Pourtant, il serait injuste de faire le procès de la vieillesse. Elle ne fabrique pas les caractères ; elle les concentre. Comme une sauce qui réduit sur le feu, elle évapore le superflu. Il ne reste que l’essentiel. Si l’essentiel est la générosité, le vieillard devient admirable. Si c’est la rancœur, elle finit par occuper tout son espace.
Cependant vices et vertus, nul n’en est exempt nous rassure La Rochefoucauld parce que « Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. »
La vieillesse agit comme un miroir grossissant. Elle ne nous rend ni meilleurs ni pires ; elle agrandit ce que nous sommes déjà. Les qualités prennent de l’ampleur, les défauts aussi. Le temps ne distribue pas la sagesse comme une récompense automatique. Il offre seulement à chacun l’occasion de devenir la version la plus aboutie de lui-même.
C’est pourquoi il faut se méfier de cette idée rassurante selon laquelle les années arrangeraient tout. Elles n’arrangent rien. Elles révèlent. Elles décapent. Elles ôtent les faux-semblants avec une patience infinie. Et lorsqu’au terme du voyage il ne reste plus que quelques gestes, quelques habitudes et quelques mots, ceux-ci racontent souvent, avec une sincérité désarmante, l’homme ou la femme que nous avons été toute notre vie.
